Internet adore attribuer un signe astrologique aux tueurs en série. Selon les publications, ce serait le Scorpion — sombre, secret, intense — ou parfois les Gémeaux, les Poissons ou le Sagittaire. Les listes changent, mais la conclusion reste la même : certains signes seraient « plus tendancieux », « prédisposés » ou naturellement plus fréquents chez les criminels violents.
J'ai voulu partir d'une question plus ouverte : existe-t-il réellement des signes astrologiques surreprésentés parmi les tueurs en série ? Pas simplement un signe placé en tête d'un classement, mais un signe apparaissant plus souvent que ce que l'on devrait raisonnablement attendre.
Dans une liste de douze signes, il y aura forcément un premier et un dernier. Cela ne signifie pas que le premier est statistiquement anormal.
Le classement brut raconte déjà une autre histoire
Après nettoyage du corpus, les Poissons arrivent en tête avec 94 personnes. Les Verseaux, Capricornes et Sagittaires suivent avec 74 personnes chacun. Les Scorpions sont 65 : ils n'arrivent pas premiers, mais septièmes. Les Gémeaux ferment le classement avec 56 personnes.
On pourrait être tenté de conclure : « En fait, le signe des tueurs en série, ce sont les Poissons. » Ce serait refaire exactement la même erreur avec un nouveau gagnant. Un effectif élevé ne devient une surreprésentation qu'après avoir été comparé à une distribution attendue pertinente.
Trois affirmations que l'on confond sans cesse
- Le classement descriptif. « Dans cette liste, tel signe arrive premier. » C'est une observation sur un corpus particulier.
- La surreprésentation statistique. « Ce signe apparaît plus souvent que ce que l'on attendrait dans une population comparable. » Cette proposition exige une référence et un test.
- La prédisposition individuelle ou causale. « Appartenir à ce signe augmenterait la probabilité de devenir violent. » C'est une affirmation bien plus forte, qui ne découle pas automatiquement des deux premières.
Le saut du premier au troisième niveau est méthodologiquement injustifié. Même si une véritable surreprésentation statistique était détectée, elle ne démontrerait pas à elle seule qu'un signe cause, prédit ou prédispose à un comportement criminel.
Avant de compter : quinze personnages fictifs
Le corpus de départ a été constitué à partir de Wikidata. Il comptait 839 entrées classifiées comme tueurs en série. La vérification a révélé un problème très concret : quinze entrées correspondaient à des personnages fictifs ou non humains. Ils ont été exclus explicitement, sans modifier silencieusement le fichier source.
Les dates de naissance ont ensuite été vérifiées, et toutes les variables calendaires — année, mois, jour et signe — ont été recalculées à partir de la date retenue. Cette étape ne rend pas le corpus parfait : Wikidata n'est ni un registre criminologique exhaustif ni une définition universelle du terme « tueur en série ». Elle évite néanmoins que le résultat repose sur des doublons, des dates artificielles ou des personnages de fiction.
Les statistiques qui suivent, sans jargon
- « Effectif attendu »
- C'est le nombre que l'on prévoirait pour un signe si aucun signe ne ressortait particulièrement, en tenant compte de la référence choisie.
- Le test du χ² — prononcé « khi-deux »
- Il rassemble en un seul score tous les écarts entre les nombres observés et attendus. Plus ce score est grand, plus l'ensemble du classement est inhabituel. La mention « (11) » est un réglage mathématique lié aux douze catégories ; elle n'est pas nécessaire pour comprendre le résultat.
- La valeur p
- Elle indique à quel point un classement au moins aussi déséquilibré serait surprenant si aucun signe ne se distinguait réellement. Une valeur p de 0,131 signifie qu'un résultat au moins aussi inégal apparaîtrait environ 13 fois sur 100 dans ce scénario. Ce n'est pas « 13 % de chances que notre conclusion soit fausse ».
- Le seuil de 5 %
- Par convention, on commence souvent à parler de résultat statistiquement significatif lorsque p descend sous 0,05. C'est un repère décidé à l'avance, pas une frontière magique entre vrai et faux.
- Le résidu de Pearson
- Il mesure l'écart d'un signe dans une unité comparable à sa variation habituelle. Un résidu de 0,75 est petit ; autour de 2, l'écart commence à attirer l'attention — sans constituer automatiquement une preuve, surtout quand douze signes sont examinés.
Premier test : et si chaque signe valait un douzième ?
La première comparaison suppose que chacun des douze signes devrait représenter exactement un douzième du corpus. C'est l'hypothèse la plus simple — et aussi la plus naïve.
Corpus complet, attente uniforme
En langage courant : un classement au moins aussi déséquilibré que le nôtre pourrait apparaître environ 13 fois sur 100 même si aucun signe ne ressortait réellement. Ce n'est pas assez rare pour conclure à une anomalie.
Résultat technique : χ²(11) = 16,29 · p = 0,131
Dit plus simplement : si l'on répartissait 824 personnes au hasard entre douze signes, on n'obtiendrait presque jamais douze groupes parfaitement égaux de 68 ou 69 personnes. Certains signes se retrouveraient naturellement au-dessus et d'autres en dessous. Le test sert précisément à vérifier si les écarts sont trop grands pour être expliqués par ces variations ordinaires. Ici, ce n'est pas le cas.
Deuxième test : les signes n'ont pas tous la même longueur
L'attente de 1/12 n'est pas tout à fait exacte. Les périodes zodiacales n'occupent pas toutes le même nombre de jours, et les années bissextiles ajoutent un jour aux Poissons. Une deuxième comparaison a donc calculé l'attendu selon chaque année de naissance et le nombre réel de jours associé à chaque signe.
Corpus complet, jours calendaires
Avec cette référence, un résultat au moins aussi déséquilibré apparaîtrait environ 5 à 6 fois sur 100 si aucun signe ne ressortait. C'est proche du repère conventionnel de 5 %, mais cela ne suffit toujours pas pour conclure — et cette comparaison ne tient pas encore compte des vraies saisons de naissance.
Résultat technique : p = 0,055
Chez les 733 personnes nées en 1900 ou après, le résultat est très proche : p = 0,057. Mais ces deux comparaisons ont encore une limite importante. Elles supposent que, hors longueur du calendrier, les naissances sont uniformes au fil de l'année. Dans la réalité, elles ne le sont pas.
Le vrai défi : la saisonnalité des naissances
Les humains ne naissent pas avec la même fréquence chaque mois. Cette saisonnalité varie selon les lieux et les périodes. Pour tester sérieusement une surreprésentation zodiacale, l'idéal serait donc de comparer chaque personne à la distribution des naissances de sa propre population et de sa propre époque.
Or le corpus est international et s'étend de 1710 à 2002. Construire une référence mondiale parfaitement ajustée exigerait des séries historiques comparables pour des dizaines de territoires et plusieurs siècles. Utiliser simplement les naissances françaises récentes comme témoin aurait créé un biais temporel et géographique massif.
J'ai donc retenu une comparaison plus étroite, mais plus défendable : les personnes dont le lieu de naissance était rattaché sans ambiguïté aux États-Unis, nées entre 1950 et 1979. Pour ces années, les tableaux officiels du National Center for Health Statistics fournissent le nombre de naissances américaines par mois.
Le test le mieux contrôlé
Cette analyse porte sur 139 personnes. Pour chacune, la distribution attendue tient compte de la saisonnalité réelle des naissances américaines pendant son année de naissance. Au niveau mensuel, p = 0,438 : un écart au moins aussi grand apparaîtrait environ 44 fois sur 100 si les dates suivaient la saisonnalité ordinaire. Il n'y a donc rien d'inhabituel dans la répartition mensuelle observée.
Pour revenir aux signes, les naissances mensuelles ont été réparties entre les jours de chaque mois, puis agrégées selon les bornes zodiacales. Cette conversion suppose que les naissances sont uniformes à l'intérieur d'un même mois — une approximation explicitement documentée. Le test zodiacal donne p = 0,523 : un classement au moins aussi irrégulier apparaîtrait environ une fois sur deux sans aucune préférence zodiacale. C'est le contraire d'un signal rare.
Et les Scorpions, précisément ?
Le ratio observé/attendu est de 1,22 : nous avons compté 22 % de Scorpions de plus que le nombre attendu dans ce petit sous-échantillon. Mais cela ne signifie pas « 22 % de risque en plus » pour une personne. Rapporté aux variations que l'on observe normalement d'un échantillon à l'autre, cet écart ne vaut que 0,75 unité — un petit mouvement, pas une anomalie. Il ne constitue pas une preuve de surreprésentation.
Le plus grand écart positif de ce sous-échantillon concerne d'ailleurs le Lion, avec 18 personnes observées contre 12,44 attendues. Mais cet écart ne représente que 1,58 fois la variation habituelle autour de l'attendu. Pour commencer à parler d'un signal, il aurait fallu deux choses : d'abord que la répartition globale des douze signes soit elle-même anormale — ce qu'elle n'est pas, avec p = 0,523 — puis qu'un signe conserve un écart suffisamment fort après avoir tenu compte du fait que nous en examinons douze. Il n'existe donc pas un nombre magique, comme « 20 Lions », qui suffirait à lui seul : le verdict dépend de l'ensemble de la distribution. Ici, ni le Lion, ni le Scorpion, ni aucun autre signe ne remplit ces conditions.
Ce que donnent les analyses, ensemble
- 824 humains, douze signes uniformesp = 0,131
- 824 humains, longueur réelle des signesp = 0,055
- 733 personnes nées en 1900 ou aprèsp = 0,057
- 271 Américains strictement identifiés, calendrierp = 0,431
- 139 Américains, saisonnalité mensuelle historiquep = 0,438
- 139 Américains, attendu zodiacal démographiquep = 0,523
Aucun test global ne franchit le seuil conventionnel de 5 %. Cela ne prouve pas que toutes les distributions possibles sont parfaitement identiques, ni qu'une association minuscule serait impossible à détecter dans un autre corpus. Cela signifie que les données et comparaisons réalisées n'apportent aucune preuve statistique qu'un signe particulier soit surreprésenté.
Pourquoi le mythe paraît pourtant convaincant
Un classement est une machine à fabriquer un récit. Il produit toujours un gagnant, un dernier et quelques écarts faciles à commenter. Si le Scorpion arrive haut, on invoque son intensité. Si les Gémeaux arrivent haut, on parle de double personnalité. Si les Poissons arrivent premiers, on peut toujours inventer après coup une histoire sur leurs profondeurs émotionnelles.
Ce raisonnement part du résultat pour construire son explication. Il ne demande jamais si l'écart était attendu, si la population témoin est pertinente, ni si la même histoire aurait été racontée avec un autre classement.
« Un signe arrive forcément premier, mon cœur. La vraie question n'est pas lequel — c'est s'il est plus haut que ce que le hasard et les naissances réelles permettent déjà d'attendre. 🐑 »
Ce que cette enquête ne prétend pas démontrer
- Le corpus Wikidata n'est pas un recensement exhaustif de tous les tueurs en série et dépend de ses classifications.
- Le corpus complet est international et historiquement hétérogène ; il n'existe pas ici de référence démographique mondiale parfaite.
- L'analyse démographique la plus solide ne porte que sur 139 personnes américaines nées entre 1950 et 1979.
- Le passage des mois aux signes suppose une répartition uniforme des naissances à l'intérieur de chaque mois.
- Une absence de résultat significatif n'est pas la preuve absolue qu'aucun effet, aussi petit soit-il, ne pourrait exister dans aucun autre corpus.
Enfin, cette étude ne cherche pas à « prouver que l'astrologie est fausse ». Elle teste une affirmation précise et falsifiable : certains signes seraient statistiquement surreprésentés parmi les tueurs en série du corpus étudié.
Alors, existe-t-il un signe astrologique des tueurs en série ?
Pas dans les données analysées. Les Poissons arrivent en tête du classement brut, les Gémeaux en dernier et les Scorpions au septième rang. Mais aucune des comparaisons globales — de l'attente uniforme au contrôle de la saisonnalité historique des naissances américaines — ne met en évidence une distribution statistiquement anormale des douze signes.
La conclusion n'est donc pas qu'un autre signe aurait détrôné le Scorpion. C'est que le classement, à lui seul, ne permettait pas de désigner un signe « prédisposé » au crime. Dans ce corpus et avec les comparaisons réalisées, nous n'avons trouvé aucune preuve qu'un signe astrologique particulier soit surreprésenté parmi les tueurs en série.
✦ Explorer ton thème natal comme outil de réflexion →Questions fréquentes
Quel signe arrive premier dans le corpus ?
Les Poissons, avec 94 personnes sur 824. C'est un classement descriptif : les tests globaux ne permettent pas de conclure que les Poissons sont statistiquement surreprésentés.
Les Scorpions sont-ils plus nombreux qu'attendu ?
Dans l'analyse américaine la mieux contrôlée, 14 Scorpions ont été observés contre 11,47 attendus. Cet écart est faible, avec un résidu de Pearson de 0,75, et la distribution zodiacale globale est non significative (p = 0,523).
Pourquoi ne suffit-il pas de comparer chaque signe à 1/12 ?
Parce que les périodes zodiacales n'ont pas toutes exactement la même longueur et que les naissances humaines varient selon les mois, les années et les populations. Une référence démographique adaptée est donc plus pertinente qu'un douzième théorique.
Cette enquête prouve-t-elle que l'astrologie est fausse ?
Non. Elle porte sur une affirmation précise : l'existence d'une surreprésentation zodiacale parmi les tueurs en série. Elle ne constitue pas un test de l'ensemble des pratiques ou interprétations astrologiques.
Sources et méthode
- Wikidata — constitution initiale du corpus, métadonnées d'identité et dates de naissance, ensuite vérifiées et nettoyées.
- CDC / National Center for Health Statistics — Vital Statistics Online Data Portal.
- NCHS, Vital Statistics of the United States — volumes 1939–1964 et 1965–1979. Les tableaux mensuels utilisés couvrent 1950–1979.
- Tests d'ajustement du χ² appliqués à la distribution globale des douze signes. Convention zodiacale tropicale occidentale, documentée et identique dans toutes les analyses.
Analyse observationnelle et exploratoire ✦ Les résultats décrivent ce corpus et ne constituent ni un profil criminologique individuel, ni une affirmation causale sur l'astrologie. 🌙